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On a tous quelque chose de Jeanmonod

31 aout 2014, quand on tape le nom d’Albert Jeanmonod dans Google, la première référence est celle d’un article de wikipédia qui signale d’emblée: « Cet article est orphelin ».

Au delà d’une remarque rédactionnelle propre à l’encyclopédie électronique cette assertion est malheureusement fondée puis qu’Albert Jeanmonod est décédé à Paris le 29 juillet.
Personnalité à part et très originale du monde de l’odontologie il fut simultanément, durant la majeure partie de sa vie, Professeur à la faculté de Garancière (Paris 7 Diderot) et praticien d’exercice privé. Cet enseignant passionné consacra plus de temps à recevoir des patients et à former des praticiens qu’à publier, et cette caractéristique a contribué au fait qu’il soit finalement perçu plus comme un thérapeute que comme un chercheur ou un scientifique. Son premier ouvrage de 1971 « Notions cliniques en prothèse conjointe » montrait d’une part comment, à cette époque, la prothèse et l’occlusodontologie étaient conceptuellement liées et, d’autre part à quel point l’observation clinique était importante à ses yeux. Le thème de sa thèse de sciences odontologiques confirmait ces orientations: « Contribution de la restauration prothétique à la prophylaxie et au traitement du syndrome algo-dysfonctionnel temporo-mandibulaire », thèse qui, au fond, ne visait qu’à la compréhension fonctionnelle de l’appareil manducateur et soulignait le rôle crucial de la proprioception dans la gestion de la dynamique mandibulaire. Le véritable centre d’intérêt d’Albert Jeanmonod fut donc la relation entre l’occlusion dentaire et le fonctionnement de l’appareil manducateur. Les deux articles qu’il publia dans « Les cahiers de prothèse » sont de parfaites illustrations de sa passion à comprendre le rôle de l’occlusion vis à vis de la santé orale: « De l’occlusion pathologique à l’occlusion myocentrée » (1978) et « Le plan de morsure rétro-incisif » (1982). Ils méritent d’être relus en cherchant à saisir les concepts cliniques sous jacents sans perdre de temps avec une terminologie parfois trop complexe. La pratique et l’enseignement d’Albert Jeanmonod le conduisirent ensuite à publier en 1988 son best seller « Occlusodontologie – Applications cliniques » qui reste une référence absolue pour nombre de cliniciens qui se considèrent comme ses « disciples ». Il faut souligner ici, à la fois l’approche clinique très originale de cet ouvrage, mais aussi une certaine inadéquation avec le discours universitaire dominant de l’époque tant Albert Jeanmonod était un clinicien de certitudes plus que de doutes. Il faut l’avoir vu examiner et écouter ses patients lors des consultations qu’il donnait à Garancière, pour comprendre comment ses observations sur la déglutition « atypique », la décontraction mandibulaire, l’occlusion « de convenance », ou bien d’autres aspects fonctionnels de l’appareil manducateur, malgré leur importance clinique, étaient difficilement compatibles avec les exigences légitimes de la méthode expérimentale, ou les dérives élitistes de la gnathologie. A chacune de ses consultations on pouvait mesurer le fossé mental qui existait entre la qualité des observations cliniques et la pertinence de faits quantifiables et opposables. A l’heure où la gnathologie américaine imposait de se brosser les ongles avant de toucher un articulateur devenu totalement adaptable, Jeanmonod maintenait une ligne clinique qui affirmait que le meilleur articulateur c’était la bouche. Et quand les gnathologistes discutaient des techniques et des forces de manipulation mandibulaire pour atteindre une R.C. mythique, Jeanmonod s’acharnait à répéter qu’il suffisait de « susciter l’élévation de la mandibule », si possible sans la toucher. Les praticiens des grandes années de l’occlusodontologie ont tous été confrontés à la contradiction apparente de ces deux écoles qu’on appelait « gnathologiste » et « fonctionnaliste ». Et dans ce débat clinique, tous les praticiens ont, peu ou prou, retenu quelque chose de Jeanmonod.
Ses travaux et ses observations n’ont pas eu l’écho qu’ils auraient pu avoir dans une odontologie française qui, par ailleurs, commençait à privilégier à juste titre, les « fondamentalistes ». Question d’époque plus que de personnes. Avec lui l’odontologie française a perdu, non pas un scientifique, mais un clinicien attentif, méticuleux et rigoureux de l’occlusion et de la santé orale. Tôt ou tard les chercheurs reprendront ses observations. Les progrès de la connaissance passent par de multiples voies complémentaires et celle qu’a explorée Albert Jeanmonod est très riche. C’est avec respect que je reconnais ma dette envers lui.

  • La lecture des publications de Jeanmonod a-t-elle influencé votre exercice?
  • Connaissez vous les principes qui fondent la théorie fonctionnaliste?

Comments

yevninemichel

ce ne sont pas ses publications mais sont enseignement que j’ai subis à paris VII qui m’ont influencés…. accompagné de la poigne de fer de son bras droit le dr DARMON…. il tentait de nous inculqué le « bon sens  » du plan retro incisif. Bien que parfois en désaccord avec ses théories je dois reconnaitre que l’occlusion myocentrée était un concept bien en avance sur les tendances actuelles.

a1dufpo1947

Je ne dirais pas que je l’ai subis, je l’ai eu en CES parmi d’autres, j’ai même été à une semaine d’ EPU à Garancière (j’avais donc choisi de faire cet Epu en toute connaissance ). Je me souviens qu’il nous avais laissé une heure avec le dr.Darmon pour aller soutenir sa thèse. Il nous en avais dédicacé un exemplaire ensuite.
J’ai grâce à lui appris à observer et aussi à reconnaître quand le problème dépassais mes compétences.Il était effectivement un clinicien de premier plan « occluso conscient »et hors normes!!

François UNGER

En fait, la pensée de Jeanmonod s’est diffusée par ceux qui ont suivi ses enseignements (CES, Conférences, EPU…) plus que par ses « disciples ». Je pense au rôle d’Abjean par exemple ou de Lauret et Le Gall, puis de leur école qui propose une occlusodontologie fonctionnelle prenant l’OIM comme référence. Il y a encore beaucoup de travail pour prendre la mesure des mutations qui sont contenues dans l’approche clinique de Jeanmonod.

Guillaume GARDON-MOLLARD

Cette disparition est regrettable mais François Unger en profite pour en raviver l’héritage indispensable.
Les deux articles partagés illustrent parfaitement la méthodologie et la qualité première d’un clinicien : l’observation. Car c’est de l’observation que nait le bon sens, pas l’inverse.

A la lecture de ces deux articles lumineux, je comprends que je suis un disciple de Jeanmonod sans l’avoir connu. L’observation des signes de la maladie occlusale m’aide à construire de meilleurs plans de traitement prothétiques et il ne se passe pas une semaine sans que je n’ai à utiliser une butée rétro-incisive.

Une phrase tirée du premier article sur l’occlusion pathologique m’a interpellée : p.109, pour commencer le paragraphe qui décrit l’occlusion pathologique, Jeanmonod écrit :  » L’adaptation dans certains cas ne se fait pas. Ceci surtout parce que des changements sont apparus brutalement au niveau des dents antagonistes. Il faut souligner que ces changements sont presque toujours d’origine iatrogène. En effet, ils sont très souvent dus à la mise en place d’obturations ou de prothèses fixées qui présente une morphologie inadaptée, ou qui, placées en malocclusion peuvent constituer des obstacles… »

Alors avons-nous tous quelque chose de Jeanmonod? Je ne sais pas mais en tous cas nous devrions…

lidgeux

Bonjour,

Une de mes observations en 2015 : au fil de trente-deux années et quelle que soit l’heure de la journée, le claquement d’une OIM en RMDA ne varie pas d’un décibel, ni de fréquence, entre deux restaurations antagonistes en porcelaine. Mais ajuster la porcelaine reste aussi un art.

Et surtout : sans des dizaines de PMRI correctement aménagés, contrôlés et équilibrés, ou les prises d’articulé à la cire chaude, mes patients et moi ne nous serions jamais lancé dans pareilles restaurations étendues.

Au début, il m’a fallu une dizaine d’années de remises en question tous azimuts pour pouvoir accéder à pareils résultats constants.

Et les patients peuvent aussi être d’excellents collaborateurs vers cette réussite commune.

Merci, Professeur Albert Jeanmonod.

Un jour (1999), le Professeur m’a avoué qu’on redécouvrirait son « Occlusodontologie » dans cinquante ans : je l’espère pour tous, mais je ne serai plus là pour le vérifier.

Et pourtant : « l’occlusion, c’est si simple ! » (sic).

lidgeux

Ce que les professionnels ont le plus difficile à digérer est que, dans une RMDA (relation myodéterminée asymptomatique), le contact réflexe, entre les deux arcades dentaires, ne dure qu’une milliseconde lors de chaque déglutition salivaire par minute. Cette milliseconde est capitale pour la pérennité d’une occlusion physiologique, stable et équilibrée. Sans exception, tous les composants naturels, actifs et passifs, de l’appareil manducateur participent conjointement à l’élection de ce bref instant. La moindre influence extérieure peut dérouter cet équilibre de sa destination finale et créer ainsi les conditions de mise en place d’adaptations, sources de malocclusions irréversibles : une nouvelle obturation dentaire, la main du dispensateur, etc. Tout traitement en profondeur de la malocclusion doit faire « table rase » de toutes les adaptations et la table rase a un coût certain, puisqu’il faut reconstruire toutes les faces occlusales et guidances d’au moins une des deux arcades dentaires. Généralement, on préfèrera reconstruire l’arcade supérieure, puisque parfaitement ancrée et stabilisée sur le crâne : dimension verticale, espace libre, contacts et guidances canines, guidances incisives, calages prémolaires et molaires. Chaque réglage est source d’apaisements pour la proprioception du patient et ses activités neuronales réflexes. Le plan de morsure rétro-incisif (PMRI) est un intermédiaire incontournable pour y aboutir : ajustable à merci (résine), c’est un parachute qui protège le praticien jusqu’à la mise en place et scellements de toutes les porcelaines maxillaires.

lidgeux

Affirmer comme le Maître que « L’occlusion, c’est simple ! », c’est faire fondre comme neige au soleil, et jusqu’au néant (= « nuage gazeux évaporé », etc.), toutes les belles paroles, joutes académiques et encyclopédies illusionistes, verbales et/ou écrites, de celles et ceux qui tentent encore en 2020, voire plus, de se faire passer pour les grands « spécialistes » de la fonction dentaire universelle la plus élémentaire, la plus évidente et la plus commune :
l’Occlusodontologie
ou
« Relation maxillo-mandibulaire
MyoDéterminée Asymptomatique »
(R.M.D.A.).

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