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L’occlusodontologie est-elle scientifique ? #1

Chacun connait les difficultés endémiques de l’occlusodontologie pour se faire entendre comme une discipline scientifique. Dans notre pays elle n’est même pas reconnue comme une discipline universitaire : il n’y a pas de CNU de cette discipline.

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Elle n’est pas non plus reconnue comme pouvant conduire à des pratiques cliniques légitimes puisque les assurances (CNAM en tête) ne distinguent pas d’actes identifiées comme « occlusaux » : enregistrement de rapports intermaxillaires, équilibration, programmation d’articulateurs numériques ou mécaniques, diagnostics et prise en charge des DAMs, etc… l’orthèse servant de cache misère pour une discipline inconnue.
La conséquence logique de la carence universitaire et du défaut de nomenclature aboutissent à la situation qu’on connait : le désert occlusal de la médecine orale française.
Et, objectivement on cherche désespérément une étude « opposable » qui pourrait asseoir l’idée que l’occlusodontologie est une discipline scientifique.

On considère souvent qu’un domaine est une science si le corpus des théories qui y sont généralement admises respecte les critères de Popper :
« Si on entend par énoncé de base un rapport d’observation, une théorie est dite scientifique si elle permet de diviser en deux sous-classes les énoncés de base :

  • la classe des énoncés qui la contredisent, appelés falsifieurs potentiels (si ces énoncés sont vrais, la théorie est fausse),
  • la classe des énoncés avec lesquels elle s’accorde (si ces énoncés sont vrais, ils la corroborent). »

Toute « vraie science » ferait donc appel à des énoncés généraux réfutables, et à un certain type de test respectant des procédures visant à corroborer ou réfuter les théories.

On se demande alors si les critères de scientificité de Popper peuvent être applicables pour les sciences humaines et donc l’occlusodontologie. En effet, l’expérimentation contrôlée y est la plupart du temps impossible :

  • la comparaison de situations observées n’est pas probante car il est impossible d’être sûr que toutes les conditions sont les mêmes (pensons à l’identification de la position mandibulaire par exemple),
  • et il est difficile de séparer les effets des différentes causes qui interviennent dans les situations observées (les contacts dento-dentaires et les stress par exemple).

Si l’occlusodontologie n’est pas une « vraie science », peut-elle le devenir, ou est-elle condamnée à n’être que charlatanisme et domaine réservé de quasi-gourous ?
Mais le problème est bien plus large que celui de l’occlusodontologie ou même de l’odontologie. La médecine et les sciences biologiques seraient en cause puisque 50% des publications biomédicales seraient fausses.

  1. Pensez-vous que le statut non scientifique de l’occlusodontologie lui confère le statut de charlatanisme ?
  2. Comment acceptez-vous l’idée que 50% de la littérature biomédicale serait fausse ?

Comments

occlusovox

L’occlusodontologie est-elle une science ?

A notre avis c’est un faux débat. Selon Olivier Martin – (Sociologie des sciences. Nathan Université) :
• Les critères d’évaluation des travaux scientifiques doivent être intersubjectifs et les recherches évaluées. Cette norme suppose des scientifiques disponibles à la critique et à la révision de leurs connaissances : la discussion des travaux (pertinence de la question, méthode, résultats…) est un gage de stabilité des connaissances à un moment donné.

En occlusodontologie, de nombreux travaux de recherche attestent qu’elle satisfait à ce premier critère. (Voir l’évaluation par l’Agence Nationale pour le Développement de l’Evaluation Médicale : recommandations et références dentaires 1996)

• La discipline élabore sa propre construction : elle n’est pas définie par l’objet qu’elle étudie, mais c’est elle qui finalement le détermine. Une discipline est un domaine d’investigation et de pratiques qui contribuent non seulement à l’application directe des connaissances acquises mais également au développement de théories permettant de guider l’action. Elle ne se préoccupe pas uniquement de produire des connaissances, mais elle doit également juger de leur utilité et de l’utilisation effective de ce savoir par des travaux de recherche.

L’occlusodontologie satisfait à ce second critère, de plus sa place au sein des autres disciplines odontologiques est reconnue depuis des décennies.

Au-delà des vaines polémiques, ii existe une évidence : l’occlusodontologie n’est pas seulement une science mais elle est à l’odontologie ce que la grammaire est à la littérature. Il serait inconcevable de reconstruire des arcades dentaires, de corriger des malpositions, de vérifier l’équilibre anatomique, sans une connaissance réelle de notions répondant à l’occlusion et à la fonction mandibulaire. Les critères fondamentaux, les procédures d’examen, les indications sur les diagnostics et les traitements, ont largement fait l’objet d’études et de débats. Des consensus ont été établis mais également des discussions fécondes et des contestations sur les études et les préconisations.

Autre évidence : en présence d’une pathologie de l’appareil manducateur, il est impossible de considérer le seul déséquilibre occlusal puisque ce sont très souvent des facteurs associés (tensions, crispations, bruxisme) qui, en chargeant la barque, sont les principaux acteurs. C’est pourquoi de nombreux autres secteurs des sciences humaines (où il est tout aussi difficile de pratiquer des expérimentations) sont engagés pour participer au diagnostic et au traitement.

Occlusovox

François UNGER

Merci de vos réflexions qui montrent à quel point l’occlusodontologie a besoin d’être reconnue comme une discipline scientifique. Les critères que vous avancez mériteraient d’être discutés un à un. Je souhaite plutôt faire deux observations.
– Vous évoquez « des consensus » qui seraient des marqueurs de démarche scientifique. Je crois plutôt que la science a un besoin vital de controverse, plus que de consensus. D’ailleurs, la recherche de consensus n’est elle pas la marque d’un défaut de preuve, de faits incontestable et établis scientifiquement?
– Vous écrivez  » il est impossible de considérer le seul déséquilibre occlusal puisque ce sont très souvent des facteurs associés (tensions, crispations, bruxisme) qui, en chargeant la barque, sont les principaux acteurs ». Disposez vous d’une seule publication scientifique (expérimentation reproductible quel que soit l’opérateur) qui puissent appuyer votre affirmation? Pour ma part je n’en connais pas; il s’agit donc à mes yeux, soit d’une hypothèse soit d’un parti pris. Mais je reste à votre écoute.
Cordialement

yevninemichel

Chers Amis,
bien que je pense que poser la question de cette façon soit une réelle provocation polémique, je me permet de vous joindre quelques réflexions dudit Popper à propos de la science:
« J’en arrivai de la sorte, vers la fin 1919, à la conclusion que l’attitude scientifique était l’attitude critique. Elle ne recherchait pas des vérifications, mais des expériences cruciales. Ces expériences pouvaient bien réfuter la théorie soumise à l’examen ; mais jamais elles ne pourraient l’établir. » (« La Quête inachevée », 1981).
« Les théories scientifiques, si elles ne sont pas réfutées, restent toujours des hypothèses ou des conjectures. ».
« On ne doit considérer une théorie comme réfutée que si l’on découvre un effet reproductible qui la réfute. »
« Comme une faible probabilité équivaut à une probabilité de réfutation élevée, il en découle que l’obtention d’un degré élevé de réfutation, d’invalidation potentielle ou d’assujettissement potentiel aux tests constitue l’un des objectifs de la science ; cet objectif n’est d’ailleurs rien d’autre, en réalité, que la recherche d’un contenu informatif élevé. » (Popper, « Conjectures et réfutations », 1962).

On retrouve bien là dans ces énoncés la valeur intrinsèque de nos universitaires qui se décarcassent à longueur d’année pour bien prouver que l’occlusodontie, si en tout cas n’est pas une science, est bien en fait une véritable « matière  » médicale , qui permet d’amener ( parfois, voir souvent ) du mieux-être à nos patients.
Après laissons de coté les querelles de chapelles, et concentrons nous sur la finalité de notre exercice. Qu’en pensez-vous?
ps: je n’ai pas encore pris le temps d’aller chercher chez d’autres philosophe une analyse de la démarche scientifique; dans mes souvenirs lycéens il me semble que Bachelard et l’empirisme n’étaient pas sans intérets…. quoi qu’il en soit utiliser le terme de charlatanisme me semble un peu fort pour désigner une discipline, tout au plus celà pourrait se rapporter à quelques individus isolés et malfaisants…

François UNGER

La question est polémique oui, mais ce n’est pas une provocation. La polémique est le coeur de « l’attitude critique » me semble-t-il.
Vous écrivez: « nos universitaires qui se décarcassent à longueur d’année pour bien prouver que l’occlusodontie, si en tout cas n’est pas une science, est bien en fait une véritable « matière » médicale , qui permet d’amener ( parfois, voir souvent ) du mieux-être à nos patients ». Vous me pardonnerez, mais ce plaidoyer pour les universitaires n’apporte aucun argument sérieux quant au fait que cette « matière » soit ou non scientifique. On peut être plein de bonne volonté, consentir à beaucoup d’efforts pour publier des études sérieuses, sans que cela aboutisse à un travail scientifique. Il ne s’agit pas de querelles de chapelles mais d’un problème sérieux: l’occlusodontologie est elle en mesure de prouver que les contacts dento-dentaires doivent obéir à des normes précises pour ne pas être considérés comme responsables de DAMs? Et quelles seraient ces normes?
Je vous concède qu’il y a un énorme fossé entre un scientifique et un charlatan. Mais quel mot faut il utiliser pour caractériser une démarche thérapeutique qui n’est pas fondée sur des preuves?
Merci de votre intervention.

yevninemichel

pardon j’ai oublié:
HBLD018
LBLD017
LBQP001
HBMD061
LBMP003
sont des cotations de ccam qui nous reconnaissent « un peu »…

yevninemichel

je pense très sincèrement qu’il faut savoir se dégager de la sacro sainte EBM ( evidence based medecine) , il est des choses que l’on ne peut pas prouver : l’existence de dieu par exemple; ni infirmée ni confirmée et pourtant….
l’odf : expérience rondomisée en double aveugle? impossible.
restons simple et pragmatique, si je fais du bien à mon patient même avec du placebo, ça lui fait du bien et c’est finalement tout ce que je désire.
durant ces 30 dernières années durant lesquelles j’ai tenté d’exercer l’occlusodontie les techniques et surtout le connaissances ont énormément évoluées, nous ne sommes pas ici pour en faire le rappel, mais au bout du compte c’est grace à des recherches universitaires et cliniques que celà a canhger. Scientifique ou pas scientifique l’évolution me semble posiitve. Donc restons humble et essayons de redonner toute sa valeur au « case report ». Il me semble nettement plus interressant de se focaliser sur d’autres thèmes comme : quelle position pour la mandibule par exemple.
quoi qu’il en soit ce post reste interressant; merci de vos interventions.

François UNGER

Merci de vos remarques positives. Je tiens cependant à vous dire que la question posée ne me semble pas subalterne. Sans provocation, acceptez que si je prends telle quelle est votre phrase « si je fais du bien à mon patient même avec du placebo, ça lui fait du bien, c’est finalement tout ce que je désire », je suis contraint de vous dire, encore une fois sans provocation, qu’elle définit exactement la posture charlatanesque. Que peut prétendre d’autre un charlatan? Il affirme qu’il fait le bien, qu’il soulage son patient, et peut être en toute bonne conscience. Ne voyez vous pas que votre phrase est aux antipodes de l’effort scientifique? L’esprit scientifique nous impose de nous interroger: est ce bien ce que j’ai fait qui a provoqué l’amélioration de l’état de mon patient? (ou l’aggravation). L’effort scientifique est précisément cette insatisfaction qui ne peut se satisfaire d’une conviction. Si vous pensez que vos efforts améliorent la situation de votre patient, vous devez le prouver; en attendant cette preuve vous êtes dans l’hypothèse (au mieux), dans le charlatanisme au pire.
C’est précisément parce que nous devons être humbles que nous ne devons pas acceptez les gourous qui cherchent à nous illuminer des leurs tours de passe passe ou de leurs aptitudes de communicants. Humilité pour tous, y compris pour ceux qui prétendent soigner sans le prouver.
Ceci étant, je partage votre souhait de nous dégager un tant soit peu de l’EBM. Pour la simple raison que malgré tous ses chants de victoire on en voit peu les effets. Illusion d’intellectuels? Nécessité qui s’imposera avec le temps? Mais c’est vrai que pour le moment l’EBM c’est un peu l’arlésienne.
Merci encore pour vos réflexions

yevninemichel

pardon de revenir de nouveau sur ce thème, mais je n’ai pas le sentiment de m’appuyer sur le charlatanisme mais bien sur des notions  » scientifiques » validées par des études de gens « sérieux » ( dont nous avons certainement des connaissances communes)
si placebo réussi, c’est parce que j’ai atteind la limite de mes connaissances scientifiques et que je doute que mes propositions thérapeutiques donnent des résultats, et si mon patient s’améliore, bien que je doute j’attribue alors à placebo la réussite de mon traitement. Je ne fonde pas mon diagnostic et mon traitement sur un tour de passe passe charlatanesque… bien au contraire, d’ailleurs mes honoraires sont tout à fait inférieurs aux gouroux sévissants par ici.
j’espère que vous pardonnerez la réaction épidermique qui m’a prise en voyant accolés ces deux mots antinomyque pour moi:  » charlatanisme et scientifique »
bien cordialement

François UNGER

Cher yevninemichel, non seulement vous êtes pardonné mais vous êtes remercié de vos interventions. Si j’accole les termes de « scientifique » et de « charlatanisme » c’est parce que je veux dire scientifique et non scientifique. Le charlatanisme est à mes yeux une façon de « soigner » qui ne cherche pas une validation scientifique, qui se fonde souvent sur le simple ressenti du patient et parfois sur une manipulation consciente du thérapeute. Mais il y a beaucoup de cas ou la manipulation du thérapeute n’est pas consciente; et là oui, il faut envisager le rôle de la suggestion, du placebo et d’autres processus plus ou moins connus.
Ceci étant précisé, pour que vous ne vous sentiez pas menacé dans votre honnêteté par mes propos (ce qui n’est pas mon but bien entendu), je me permets de vous poser une question: quand vous écrivez  » je n’ai pas le sentiment de m’appuyer sur le charlatanisme mais bien sur des notions » scientifiques » validées par des études de gens « sérieux » », pouvez vous me citer une notion scientifique à vos yeux concernant l’occlusodontologie? Parlez vous d’études fondamentales d’histologie ou de physiologie, ou parlez vous d’études sur les relations entre l’occlusion et les désordres l’appareil manducateur? Pour que nous soyons en phase, pouvez vous me donner le titre d’une étude que vous considérez comme scientifique en matière d’occlusodontologie?
Bien cordialement à vous

yevninemichel

pour faire simple car je ne suis plus un fan de bibliothèque je citerai plutot des auteurs d’ ouvrages :
pooselt, gibbs, okeson, farrar, slavicek, orthlieb, rozencweig,deffez,fellus,delaire…. etc,etc ainsi que toutes les thèses de second ou troisieme cycle que l’on peut trouver dans nos bonnes universités.
personnellement avec le temps je suis plus clinicien à l’écoute de nos chercheurs que statisticien à la recherche des preuves de ce que j’avance;…
mais je reconnais que  » non scientifique » me va mieux que charlatanisme…
à très bientot? cher François….. 🙂

François UNGER

Ok pour non scientifique plutôt que charlatanisme; d’autant que je n’ai jamais eu la moindre velléité de vous laisser penser que je vous prenais pour un charlatan. Ce n’est pas du tout ma façon de voir. Je sais parfaitement la bonne volonté, les efforts, les doutes de chacun quand il se confronte à « l’occlusion ». Mais ces qualités ne remplacent pas une vérité scientifique opposable. L’empathie est une chose, capable de grandes choses, mais ne remplace pas une démarche fondée sur des preuves. Ce qui a inspiré mon post c’est que je ne trouve pas d’étude reproductible (quel que soit l’opérateur) sur le domaine des relations entre l’occlusion et les DAMs. En paro, même si c’est une vérité partielle, on peut affirmer que la présence de bactéries est capable d’engendrer une inflammation puis une maladie parodontale. A-t-on quelque chose de comparable en occluso? Je pense que non et cela fait passer nos, diagnostics, nos interventions, nos efforts, pour non scientifiques. C’est dur à porter; surtout pour les patients.
Merci encore de vos réflexions

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