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Existe-t-il une classification commune et admise des DTM ? #6

  1. Introduction aux dysfonctionnements temporo-mandibulaires (DTM) #1
  2. Quel coût économique et social des DTM ? #2
  3. DTM et comorbidités : un modèle multifactoriel et multi-échelle #3
  4. Le projet OPPERA #4
  5. Classification des dysfonctionnements temporo-mandibulaires #5
  6. Existe-t-il une classification commune et admise des DTM ? #6

Comment l’émergence des connaissances passées nous aide à comprendre les connaissances actuelles

Évolution de la terminologie et des classifications

« On ne connaît pas complètement une science tant qu’on n’en sait pas l’histoire. »
Auguste Comte, Cours de philosophie positive

L’étude de la littérature scientifique met en lumière l’existence d’un grand nombre de termes pour nommer les dysfonctions temporo-mandibulaires. De Leeuw et Klasser nous rappellent, dans leur ouvrage de référence Orofacial Pain: Guidelines for Assessment, Diagnosis, and Management, à travers un bref historique, l’évolution des termes médicaux utilisées, à travers lesquels s’inscrivent plusieurs concepts sur la physiopathologie de l’appareil manducateur[1] (fig. 1).

Fig. 1 – Évolution de la terminologie au sujet des dysfonctions temporo-mandibulaires, de 1934 (syndrome de Costen) à nos jours.

Fig. 1
Fig. 1

Les DTM ont pris successivement différentes appellations, ce qui a pu générer certains incompréhensions et confusions scientifiques : syndrome de Costen [2], syndrome algo-dysfonctionnel de l’appareil manducateur (SADAM) pour Schwartz et Shore [3, 4], syndrome algo-dysfonctionnel myofascial pour Laskin [5]. Cette dénomination est intéressante car elle met en avant deux éléments majeurs : la douleur qui est (et de loin) le premier motif de consultation dans nos consultations spécialisées, et la dualité intéressante fonction/dysfonction. Gerber évoque aussi les termes de myoarthropathie temporo-mandibulaire.

Plus récemment, l’appellation « dysfonctionnements cranio-mandibulaires » est proposé par McNeil (CranioMandibular Disorders) [7], termes qui vont être démocratisés en France, notamment à travers les ouvrages du Pr Pierre-Hubert Dupas [8]. On retrouve également en France les acronymes suivants : DAM (dysfonction de l’appareil manducateur) et ADAM (algo-dysfonction de l’appareil manducateur).

L’Association Dentaire Américaine suggère les termes suivants : temporo-mandibular disorders – TMD que l’on peut traduire par dysfonctionnements temporo-mandibulaires (DTM) [1]. Cette dernière dénomination semble avoir gagné une large acceptation auprès de la communauté scientifique internationale, mais elle peut paraître limitée car elle ne reflète pas la variabilité des tableaux cliniques (notions de polyalgies, qui dépasse la simple localisation « tête et cou »).

Les classifications relatives aux désordres temporo-mandibulaires ont également beaucoup évolué, en parallèle des multiples dénominations : la première classification des DTM aurait été proposée en 1951 par Weinmann et Sicher [9], suivie notamment des classifications proposées par Bell [10], Stengenga en 1989 [11] ou encore l’Académie Américaine de la Tête et du Cou (pour n’en citer que quelques-unes). En 1992, est proposée une classification commune et acceptée qui a fait date dans la communauté scientifique internationale : le RDC-TMD (The Research Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders) [12].

La création concomitante des sociétés scientifiques

En 1975, est fondée l’American Academy of Craniomandibular Orthopedics. Cette association changera de nom à deux reprises : American Academy of Craniomandibular Disorders (1981), American Academy of Orofacial Pain (AAOP) (1992). Cette évolution du nom rend compte de l’évolution des concepts, et reflète l’ouverture de la discipline aux douleurs et troubles oro-faciaux chroniques et complexes. Cette académie propose des recommandations de bonnes pratiques rassemblées au sein d’un ouvrage collectif Orofacial Pain, auquel ce post rend hommage [1].

En 1979, l’International College of Craniomandibular Orthopedics (ICCMO) est créé par Jankelson, Galetti et Yamashita. À noter que Jankelson introduit la notion d’occlusion myocentrée : contrairement aux théories principalement basées sur l’ATM, il développe une approche basée sur le système neuro-musculaire, dont la dysfonction est caractérisée notamment par des contractions musculaires asynchrones et non efficientes. L’enregistrement électronique des mouvements mandibulaires (tracking mandibulaire), la neurostimulation électronique transcutanée (TENS) et l’électromyographie de surface (EMG) sont des outils disponibles pour les cliniciens depuis 1979 [13]. Le but de l’ICCMO est de promouvoir à travers le monde cette vision neuromusculaire de l’occlusion. Cette association est aujourd’hui présente dans de nombreux pays dont la France depuis 1992, et organise un congrès international tous les deux ans. De nombreux travaux issus des membres et chercheurs de l’ICCMO sont régulièrement publiés dans la revue Cranio : the Journal of Craniomandibular and Sleep Practice.

En 1984, en France, le Collège National d’Occlusodontologie (CNO) est fondé par Christian Knellesen, André Lubespere, Jean-François Michel, Jean-Claude Quemar, Daniel Rozenczweig et Jean-Pierre Toubol, dans le but d’encourager l’enseignement, la recherche et la pratique clinique en occlusodontologie par l’organisation de manifestations scientifiques, la publications de documents comme des recommandations de bonnes pratiques, dont la dernière sur l’utilisation des orthèses dans les DTM date de 2016.

En 1986, en Europe, est fondée l’European Academy on Craniomandibular Disorders, qui deviendra en 2017, l’European Academy of Orofacial Pain and Dysfunction (EAOPD). L’ambition de l’Académie est d’établir et de maintenir un réseau actif d’experts en douleurs et dysfonctionnements orofaciaux, capables de faire progresser les connaissances et les meilleures pratiques cliniques dans ce domaine, notamment par l’organisation de conférences scientifiques annuelles. De nombreux travaux issus des membres et chercheurs de l’AAOP et de l’EAOPD sont régulièrement publiés dans la revue OroFacial Pain and Headache.

Conclusion

En 2012, Nixdorff et Ettlin ont tenté une approche originale de la classification basée sur l’ontologie [14] qui peut être définie comme « l’étude de la nature de l’être » : une entité existe-t-elle ou non ? Comment ces entités sont similaires ou différentes entre elles ? Quelle est la façon dont elles se rapprochent les unes des autres ? Comment des différences ou des similitudes définissent des sous-groupes [1] ? En anthropologie de la santé, identifier une maladie dépend de plusieurs niveaux de preuve, comme la réalité, les observations, les interprétations et/ou les croyances médicales. Cette approche de la nosologie est unique, mais son utilité resterait encore à démontrée. Enfin, à l’heure de la médecine 4P (prédiction, prévention, participation, médecine personnalisée), de nouvelles classifications devraient prochainement voir le jour, en se basant sur les algorithmes développés au sein de logiciels d’intelligence artificielle [15].

Points essentiels

Nous vous proposons un voyage lexical allant de 1934 à aujourd’hui, et qui éclaire le chemin parcouru de notre discipline.
En 1992, est proposée une classification commune et acceptée qui a fait date dans la communauté scientifique internationale : le RDC-TMD (The Research Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders). Elle sera présentée dans le prochain post intitulé « Le RDC-TMD : une approche rigoureuse des DTM et une ouverture à l’inclusion des conditions psycho-sociales : l’émergence du modèle bio-psycho-social » [12].
L’intelligence artificielle bouleverse les concepts médicaux : les classifications sur les DTM seront amenées à changer dans plusieurs années, avec le développement de la médecine 4P.

Bibliographie
1. De Leeuw R, Klasser G. Orofacial Pain: Guidelines for Assessment, Diagnosis, and Management. Ed. 6. Quintessence, 2018. 327 p.

2. Costen JB. Syndrome of ear and sinus symptoms dependent upon functions of the temporomandibular joint. Ann Otol Rhinol Laryngol 1934;3:1-4.

3. Schwartz LL. A temporomandibular joint paindysfunction syndrome. J Chron Dis 1956;3(3):284-93.

4. Shore NA. Occlusal Equilibration and Temporomandibular Joint Dysfunction. JB Lippincott, 1959. 324 p.

5. Laskin DM. Etiology of the pain-dysfunction syndrome. J Am Dent Assoc 1969;79(1):147-53.

6. Gerber A. Kiefergelenk und Zahnokklusion. Dtsch Zahnärztl 1971;26:119-41.

7. McNeill C et coll. Craniomandibular (TMJ) disorders-state of the art. J Prosthet Dent 1980;44(4):434-7.

8. Dupas PH. Nouvelle approche du dysfonctionnement cranio-mandibulaire : du diagnostic à la gouttière ? Collection Guide clinique, éditions Broché, 2005. 203 p.

9. Weinmann JP, Sicher H. Pathology of the temporomandibular joint. In: The Temporomandibular Joint. Charles C Thomas, 1951 : 65-81.

10. Bell We. Clinical Management of Temporomandibular Disorders. Year Book Medical Publishers, 1982. 256 p.

11. Stegenga B, de Bont L, Boering G. A proposed classification of temporomandibular disorders based on synovial joint pathology. Cranio 1989;7(2):107-18.

12. Schiffman E et coll. ; International RDC/TMD Consortium Network ; International association for Dental Research ; Orofacial Pain Special Interest Group ; International Association for the Study of Pain. Diagnostic criteria for temporomandibular disorders (DC/TMD) for clinical and research applications: recommendations of the International RDC/TMD Consortium Network and Orofacial Pain Special Interest Group. J Oral Facial Pain Headache 2014;28(1):6-27.

13. Jankelson R. Neuromuscular diagnosis and treatment. Medico Dental Media International, 1989. 700 p.

14. Nixdorf DR et coll. Classifying orofacial pains: A new proposal of taxonomy based on ontology. J Oral Rehabil 2012;39(3):161-9.

15. Destruhaut F, Pomar P, Letellier T, Hennequin A. Intelligence artificielle, médecine 4P et rééducation fonctionnelle de l’appareil manducateur : perspectives. Cahiers de prothèse 2020;189:403-13.

Pour en savoir plus :
Une nouvelle unité de recherche universitaire française, appelée EvolSan et créée le 1er janvier 2021, aborde la santé orale par une approche interdisciplinaire, en regroupant des chercheurs fondamentaux (INSERM et CNRS), des universitaires (socio-anthropologues) et des cliniciens (chirurgiens-dentistes, kinésithérapeutes, ergothérapeutes). Cette nouvelle unité a pour thème l’évolution et la santé orale et s’intéresse aux thématiques suivantes : médecine évolutive, approche multimodale et hybride des traitements des DTM, analyse des pratiques et médecine personnalisée.

Comments

massmolaire

C’est intéressant.
J’ai toujours eu du mal à comprendre pourquoi les cours de paro à la fac nous obligeait à apprendre l’histoire des lambeaux et leurs évolutions, l’histoire des classification etc.
Mais pourquoi cette obsession avec les classifications qui n’arrêtent de changer? On dirait que chaque auteur veut laisser sa petite empreinte dans la science avec sa classification
Je sais, j’exagère un peu mais quand même…

Antonin HENNEQUIN

Merci massmolaire de ton commentaire,
L’évolution de la terminologie reflète l’évolution des connaissances, et l’objet de cette série de post est de montrer qu’elles modifient aussi nos manières de soigner et de prendre en charge nos patients.

Cette réflexion est d’ailleurs sûrement vraie pour de très nombreuses disciplines, il suffit de remplacer « occluso » par « paro », « endo »… et tant d’autres en médecine…

RDV au prochain post pour la suite ?

La science ne se fige pas; elle évolue sans cesse. Chaque discipline connait des avancées, des tâtonnements, des fausses-pistes, des auteurs/chercheurs qui remettent les dogmes en question, des choses que l’on croyaient acquises et qui évoluent, se nuancent, à la lumière de nouvelles découvertes… Et il est utile d’avoir une idée de l’évolution des concepts dans une discipline donnée pour apprendre et bénéficier, à titre personnel, des erreurs faites par la communauté. J’ai moi aussi trouvé cela rébarbatif au début de mes études, mais plus on s’intéresse à un sujet et plus son histoire scientifique revêt un intérêt.
Pour illustrer l’histoire des différentes sociétés scientifiques et de leurs indispensables interactions, je vous partage une photo prise lors de la venue du Pr Jeffrey OKESON au CNO; Marseille 2005
Merci pour cette série de posts très enrichissante. Vivement la suite!

Jean-Pierre TOUBOL

Un peu d’histoire: Le premier « service » d’occlusodontologie a été créé en 1985/86 à la Faculté d’Odontologie de Marseille sous mon impulsion soutenu par feu JF Michel et R. Sangiuolo pour générer la section 58/3 au niveau national. Nous avons ensuite créé le Collège National d’Occlusodontologie avec le soutien de Christian Knellesen et des autres membres fondateurs et nous avons diffusé les connaissances de l’époque qui nous venaient des Etats Unis dans différents services d’enseignements et notamment dans le 3eme cycle du professeur R. Leibowitch mon maitre.
Nous avons ensuite créé les Journées Nationales sous l’égide du Collège National. Les premières ont eu lieu à Marseille.
Nous avons également créé le Diplôme Universitaire d’Occluso auquel plusieurs enseignants de l’époque ont participé peut-être s’en souviennent -t-ils.
La Gnathologie de l’époque a laissé la place à l’occlusodontologie et à l’occlusodontie.
Les terminologies successives de Costen à DTM se sont succédées et cela prouve que les connaissances évoluent et qu’elles n’ont, à mon avis, pas encore abouti à une terminologie définitive.
Aujourd’hui j’approuve totalement l’initiative de EvolSan car il est manifeste que nous sommes un système cybernétique qui ne s’accommode pas bien du tronçonnement des spécialité médicales.

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