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Que sait-on du mal de dents de l’autre? #1

J’ai demandé à mon ami, Philippe Choulet, de nous aider à réfléchir sur le sens de la douleur, à une époque où, à la suite de Stefan Zweig, on peut craindre un abaissement de l’humanisme médical.
Philippe Choulet est professeur de Philosophie émérite, et s’intéresse particulièrement aux conditions d’un véritable humanisme d’aujourd’hui, c’est-à-dire à l’ère scientifique et industrielle.

Drôle d’endroit pour une rencontre…

Un homme ramène sa fraise, je veux dire: il vient vous voir pour vous dire «j’ai mal». Il est parfois plus précis: «J’ai mal là», comme une réponse à un air de Françoise Hardy qui vous viendrait en tête, Tamalou… Déclaration de souffrance, qui annonce l’activation d’un Droit de l’homme à être soigné…

L’enquête commence. Je laisse au professionnel son protocole de recherche; j’en reste aux présupposés philosophiques de ce premier échange, qui ne sera évidemment pas sans se continuer (au moment de la piqûre d’anesthésie, du travail de la fraise, etc.), parfois sous une autre manière.

Mais l’essentiel du problème de la “communication” demeure: qu’en sait-on? Qu’en savez-vous, de ce “mal de dents” déclaré? Qu’est-ce qui fait, à vos yeux, que le patient est crédible? Suffit-il de dire «j’ai mal» pour prouver qu’on l’éprouve vraiment, réellement?

Le risque de la méprise

Dramatisons. Après tout, un bébé, privé de ce moyen d’expression du langage articulé ou un vieillard handicapé tel que je le suppose privé également de ce moyen, ne sauraient me faire savoir cette douleur… On a longtemps opéré sans anesthésie ces êtres sensibles aux deux extrêmes de la vie, parce qu’on supposait qu’ils n’avaient pas encore ou plus du tout la sensibilité suffisante pour avoir mal. C’est très con. On a fait quelque progrès là-dessus, tout de même (en connerie aussi, remarquez…).

Le problème, pour le philosophe, c’est celui de l’incommunicabilité des consciences, à partir du fait que je suis seul à sentir mon mal, bien seul, tout seul. Personne ne saurait le sentir à ma place. Le philosophe appelle cela “la non-vicariance du sujet” (ce qui veut dire que mon expérience est irremplaçable, c’est moi et pas un autre qui l’éprouve) [1].

Une tranche de vécu…

Je me souviens de mon dentiste, à Metz. Un lundi, très vive douleur à une dent à droite. J’appelle le toubib, et il me donne, par compassion, rendez-vous pour quasi immédiatement… J’arrive, je lui explique, et miracle, il me dit que j’ai un problème en réalité du côté gauche, nommé pulpite. Je crois bien que son tour de magie fut pour moi une première anesthésie tant j’étais épaté par la certitude du diagnostic, comme je le serai un peu plus tard par sa justesse, en sortant de son cabinet. Question naïve: comment a-t-il su? Je me doute qu’il en a la science et l’expérience, mais comment s’est-il mis à ma place pour deviner ça? Il est du côté de l’écoute, et il partage quelque chose de mon mal. Mais quoi?

L’adresse…

Le moraliste parlera d’empathie. Le philosophe, Kant en l’occurrence, parle de «pensée partagée», qui est un art du sens commun: penser, parler en se mettant à la place de tout autre, ce qui s’appelle l’“adresse”. Je m’adresse à lui pour me faire comprendre, il s’adresse à moi en m’écoutant, en me croyant, puis en me parlant. Pas toujours simple, l’adresse; il y a des tas de gens, même en situation professionnelle, qui ne savent pas “s’adresser à…”, ou qui, dans une situation donnée, ratent l’adresse de façon lamentable — les barbares qui charcutent bébés ou vieillards sans anesthésie. Le soin commence avec cet art, avec ce souci de l’adresse.

Cela s’appelle l’éthique. Et toc.

  • Qu’est-ce qu’une douleur qui se situe dans une région différente de la lésion causale ?
  • Suivez-vous Kant, dans sa promenade quotidienne, dans sa recherche de la « pensée partagée » ?
[1] vicariance : du latin vicarius, signifiant remplaçant : cf. le vicaire, suppléant le curé titulaire, en son absence

Commentaires

naval

Au Philosophe Philippe CHOULET
« Pensée partagée » …. J’adore cette expression… A une époque où ne pense que chiffre ou rendement… C’est très beau… et c’est réciproque !
Vous soulevez une situation dramatique en début ou fin de vie où on ne peut s’affirmer… ou ne plus être écouté ! Une situation que l’on n’imagine pas… ou que l’on veut ignorer… !
« Pensée partagée » c’est tout simplement se mettre à la place de l’être humain qui est devant nous…. Décider en toute conscience de l’autre… Voir comme Charcot le visible dans l’invisible…. !
Il n’y a pas de psychologie dans les dents. Une douleur est une douleur. A nous de repérer l’origine de la douleur… ! Réelle et si elle ne l’ai pas, spirituelle (personne isolée ayant besoin d’un contact) ou amoureuse (une nouvelle patiente qui serait ravie de nous revoir)… !
Nombre de mes confrères me comprendront…
Que sait-on du mal des autres…. !
« Pensée partagée » …

Julien COLAS

Bonjour,
Tant qu’on est dans la sphère philosophique, j’aime bien cette citation plus que vrai:
« La douleur est une expérience universelle, elle est nécessaire à la survie de l’organisme, elle nous donne des informations sur son état, permet de suivre l’évolution d’un traumatisme et d’évaluer sa gravité ».
Qui de plus malheureux que celui qui a des douleurs chroniques (donc en SOUFFRANCE) ?
Qui de plus malheureux que celui qui ne ressent AUCUNE douleur ?

Juco

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