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Cocaïne, lidocaïne, benzocaïne font-elles bon ménage ?

Je voudrais terminer mon évocation du cabinet dentaire comme source potentielle d’addiction à d’inavouables substances, par une relation du très intéressant article de Saraghi et Hersh paru en 2014 dans le JADA : «  Potential diversion of local anesthetics from dental offices for use as cocaine adulterants », ou « Possibilité de détournement des anesthésiques locaux du cabinet dentaire en guise d’adultérants de la cocaïne ».

D’abord, un mot de vocabulaire, car le mot « adultérant » n’existe pas vraiment dans les dictionnaires français. Pour le Larousse, le verbe « adultérer » (du latin adulterare, corrompre), signifie modifier en falsifiant ; altérer : exemple : Adultérer un texte.

On peut lire par ailleurs que « l’adultération est une pratique frauduleuse consistant en l’ajout d’un produit de moindre valeur à un autre produit, qui est alors vendu ou donné pour ce qu’il n’est pas (par exemple ajout d’eau dans le lait, ou ajout d’une huile de mauvaise qualité dans une huile d’olive vendue comme de bonne qualité). Concernant les liquides tels que le lait ou les vins, le synonyme de coupage est fréquemment utilisé. Il peut arriver que l’additif (dit adultérant) soit toxique. »

Nous y sommes et vous avez tous compris : il s’agit de couper, de frelater la cocaïne avec des anesthésiques locaux, pour augmenter le profit généré par le lucratif trafic.

Je passe sur les péripéties médico-légales ayant amené à la découverte de la « tromperie sur la marchandise ». L’important est de comprendre pourquoi les anesthésiques locaux en usage dans nos cabinets, singulièrement la lidocaïne et la benzocaïne, peuvent être utilisés comme produits de coupage des drogues, avec des effets délétères cumulant à la fois ceux, classiques, de la cocaïne et ceux, plus inattendus, des anesthésiques locaux utilisés pour l’allonger.

M. Saraghi et E. Hersh ont trouvé dans la littérature deux cas cliniques illustrant cela. Des patients ont été admis aux urgences pour, initialement, surdose de cocaïne : on a détecté dans leur urine la présence, non seulement de cocaïne -on s’y attendait un peu-, mais aussi, ô surprise, d’un copieux cocktail de phénytoïne, lidocaïne et benzocaïne : cette dernière substance a entraîné une méthémoglobinémie (je fais un raccourci : diminution des niveaux d’hémoglobine normale, d’où réduction drastique du transport d’oxygène sanguin). C’est cette pathologie (méthémoglobinémie) qui a pris le pas sur le motif initial de consultation (surdose de cocaïne), et a nécessité une observation prolongée en milieu hospitalier.

Or, nous savons tous que lidocaïne et benzocaïne sont des anesthésiques topiques d’usage fréquent en dentisterie. Les deux auteurs évoquent donc un potentiel détournement des anesthésiques locaux des cabinets dentaires, que ce soit par un patient ou par un membre du cabinet, au profit de producteurs de drogues illicites. Ils indiquent qu’il faudrait, par conséquent, que les dentistes et leur personnel conservent une traçabilité sérieuse des anesthésiques locaux.

Un dernier mot, qui se veut rassurant : il n’a pas été formellement démontré que les cabinets dentaires soient à l’origine du détournement d’anesthésiques locaux dans le but de couper la cocaïne. Ouf !

  1. Imaginiez-vous que le diable allait se cacher dans ce genre de détails ?
  2. Connaissez-vous une possibilité d’interaction de la cocaïne avec nos solutions anesthésiques locales injectables ?

Commentaires

Thierry COLLIER

Faisant mien le dicton selon lequel « On n’est jamais si bien servi que par soi-même », je reprends la main, parce que les questions posées peuvent avoir une importance cruciale.

Je ne peux évidemment pas répondre à votre place à ma première incitation à réagir.

Par contre, je me crois tenu de donner des éléments cliniques importants pour la deuxième question :la consommation de cocaïne augmente de façon drastique le risque d’arythmies, l’hypertension et l’ischémie myocardique : lisez ici
http://francais.medscape.com/voirarticle/2978185
un état des lieux sur les complications cardiaques liées à l’usage de la cocaïne par J-L Bréda. On pourrait pratiquement affirmer que des signes d’infarctus du myocarde chez un sujet jeune et par ailleurs en bonne santé, devrait poser la question de la prise de cocaïne…

Les pics de concentration de la cocaïne sont atteints en 30 minutes, et les effets peuvent persister pendant 4 à 6 heures. Tout traitement dentaire comportant l’injection d’anesthésiques locaux adrénalinés doitt être reporté d’au moins 24 heures depuis la dernière prise de cocaïne (pour l’élimination de la drogue). Par parenthèse, les précautions sont identiques pour l’utilisation de fils rétracteurs adrénalinés.

Référence pour les incidences en dentisterie : Brand HS, Gonggrijp S, Blanksma CJ. Cocaine and oral health. Br Dent J.2008;204(7):365-9.

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